Appel à la lutte contre l’antisémitisme

À quand le sursaut ?

(texte complet)

Pour accéder à la version raccourcie publiée dans Le Soir : https://www.lesoir.be/721717/article/2026-01-12/appel-la-lutte-contre-lantisemitisme-en-belgique-quand-le-sursaut

Même s’il n’a jamais disparu, l’antisémitisme atteint un niveau dramatiquement élevé en Belgique comme ailleurs.

Après l’attentat meurtrier devant une synagogue à Manchester le 2 octobre 2025, jour de Kippour, c’est la fête juive de Hanouka qui a été la cible d’un bain de sang à Sydney le 14 décembre. Quinze personnes ont été tuées et une quarantaine blessées. Ces attentats antisémites rappellent ce triste constat valable aussi en Belgique : un nombre croissant de Juifs et Juives se sentent en insécurité dans leur propre pays, craignant pour leur vie ou celle de leurs proches dans les actes du quotidien (fêtes, chemin de l’école, synagogue…).

Le politiste français Philippe Marlière le rappelle, « chaque activité nécessite l’organisation d’une sécurité aussi anormale que choquante. Pourtant, cette anormalité est considérée depuis longtemps comme ‘normale’ ». Par ailleurs, cette sécurité permanente est largement à la charge des communautés juives, déjà accablées par les contraintes qu’elles affrontent.

Être juif ou juive aujourd’hui, en Belgique, c’est aussi faire l’expérience de l’antisémitisme au quotidien : dans la rue en cas de signe visible, dans les interactions sociales ordinaires ou sur les réseaux sociaux. Comme le pointe la politiste Nonna Mayer, la critique d’Israël et de la politique de son gouvernement peut dans certains cas basculer dans la mise au ban des Juifs, essentialisés et stigmatisés parce que juifs. « Là, c’est de l’antisémitisme. […] Le contexte post-7 octobre a ravivé le mythe de la ‘double allégeance’ ». À côté de ce soupçon permanent , toute la panoplie des mythes et tropes antisémites (les Juifs et l’argent, les Juifs conspirateurs dominant le monde, etc.) malmène au quotidien la vie des membres de cette minorité, comme l’illustre la série de témoignages[1] rassemblés par le Collectif Golem Belgique.

Ce niveau d’antisémitisme se déploie dans un contexte où d’autres formes de racisme et de discrimination – notamment antimusulman – prospèrent, alimentant un climat de polarisation et de ressentiment. Ainsi, il n’est pas rare de voir les mêmes logiques de suspicion et d’accusation à l’œuvre : les uns étant soupçonnés d’être des « sionistes génocidaires pro-israéliens » jusqu’à preuve du contraire, les autres d’être des soutiens du terrorisme djihadiste ou associés aux Frères musulmans. Ce contexte incite un nombre de plus en plus important de Juives et Juifs de Belgique à s’interroger sur leur avenir dans leur pays, voire à envisager leur départ.

Face à cette situation polarisée, les réponses apportées par la Belgique, tant par la société civile que par les responsables politiques, sont totalement insuffisantes.

À droite, un opportunisme stratégique

À droite, on observe trop souvent une forme d’opportunisme consistant à faire du sort des Juifs un instrument au service d’une « guerre culturelle » contre la gauche, les musulmans ou encore contre la solidarité avec le peuple palestinien. En revanche, le silence est total quand les postures hostiles à l’égard des Juifs émanent de ses propres rangs. Ce fut notamment le cas avec le récent refus du Ministre-Président flamand, Matthias Diependaele (N-VA), de présenter ses vœux pour la nouvelle année juive dans une revue communautaire, son cabinet ayant justifié dans un premier temps ce refus par la situation à Gaza. Cette perception d’un opportunisme stratégique est renforcée par la séparation totale qui est faite entre la lutte contre l’antisémitisme et la lutte contre les autres formes de racisme, voire parfois leur mise en opposition, ou encore par l’insuffisance des politiques publiques menées sur ce sujet par les différents gouvernements de notre pays, dominés par les partis de droite. La coalition Arizona supprime ainsi un quart du financement d’UNIA, l’organisme fédéral chargé de lutter contre le racisme et l’antisémitisme, un régime d’économie d’une sévérité à laquelle aucun autre département n’a été soumis. À titre de comparaison, le gouvernement danois a présenté en décembre 2025 un programme de lutte contre l’antisémitisme pour un budget total de…16 millions d’euros. Au niveau fédéral belge, la seule mesure concrète proposée par cet exécutif est un outil juridiquement plus que douteux et à l’efficacité proche de zéro. La possibilité pour le gouvernement de dissoudre des associations de fait – sans passer par la justice – est mobilisable à des fins liberticides et de guerre culturelle, et est dès lors contestée par de nombreux spécialistes des droits fondamentaux ainsi que par de larges pans de la société civile.

À gauche, un désintérêt douloureux

Du côté de la gauche, notamment sociale et associative, l’attitude dominante face à la hausse du niveau d’antisémitisme est celle d’une indifférence, voire une gêne, quand ce n’est pas un déni pur et simple, faisant fi des chiffres et de la parole des concerné·es. Il y a eu certes quelques gestes et initiatives isolées ici et là, mais comment et pourquoi, dans la galaxie d’associations, syndicats, corps intermédiaires, intellectuel·les, partis de gauche – qui revendiquent habituellement de constituer un maillage social essentiel de résistance face à la haine – si peu soit dit ou fait en matière de lutte contre l’antisémitisme ? Pour réaliser à quel point le sujet est peu traité en tant que tel, il suffit de taper le terme « antisémitisme » dans les moteurs de recherche des principaux sites internet d’organisations progressistes pour constater  qu’il est quasiment absent.    

Comment peut-on revendiquer un engagement antiraciste et en même temps ne rien voir ou regarder ailleurs lorsque la plus haute vague de haine antisémite connue depuis longtemps déferle sur le pays ? Pourquoi est-ce devenu si laborieux de vouloir parler d’antisémitisme dans les espaces politiques de gauche, ou simplement de ce que vivent les Juives et Juifs ? Cette indifférence d’un certain nombre d’acteurs de la société belge      renvoie-t-elle à de l’ignorance ou de la gêne ? Serait-ce de la lâcheté, compte tenu de la confusion régnant dans une part importante de la population (toutes origines confondues !) entre les Juifs et la politique du gouvernement israélien ? Une confusion en raison de laquelle certains acteurs craignent d’être assimilés à des soutiens de Netanyahou, s’ils se mobilisent contre l’antisémitisme ? En tout état de cause, évoquer l’antisémitisme uniquement pour en dénoncer l’instrumentalisation faite par la droite, l’extrême droite ou le gouvernement israélien est indigne d’un engagement antiraciste.

La lutte contre l’antisémitisme ne fera pas non plus de progrès si l’on considère que l’amélioration des conditions de vie d’une catégorie de citoyens belges “ici” relève principalement de la responsabilité d’un gouvernement “là-bas”. Dans cette optique, les citoyens belges de confession ou d’origine juive n’auraient qu’à souffrir en silence ici le temps qu’advienne un changement de politique là-bas. Sur le fond, cette approche n’est pas très éloignée de celle des suprémacistes juifs participant au gouvernement israélien. Selon eux, les Juif·ves ne doivent rien attendre de leurs pays respectifs : seul Israël veille à leurs intérêts et les invite à rejoindre leur seule vraie “patrie”. Il importe de rappeler que les Juifs et Juives de Belgique ne sont pas responsables des crimes du gouvernement israélien, pas plus que d’autres minorités ne sont responsables de crimes commis par des gouvernements étrangers ou des organisations qui partagent des éléments culturels, historiques ou religieux avec elles.

C’est indiscutablement le rôle de la gauche et de tous les humanistes de se mobiliser en faveur des droits du peuple palestinien – en particulier son droit à l’autodétermination, et dénoncer les crimes commis tant à Gaza qu’en Cisjordanie, où le gouvernement israélien poursuit jour après jour sa politique de colonisation et de violences à l’encontre de la population civile palestinienne. Mais c’est aussi son rôle de réfléchir à la manière d’empêcher que, comme depuis environ 25 ans, l’action du gouvernement israélien à l’encontre des Palestinien·nes soit suivie à chaque fois d’un pic d’incidents antisémites chez nous.  Il n’y a pas de baguette magique, mais faire l’économie de traiter sérieusement cette question revient à trouver normal que les Juif·ves soient ici victimes d’antisémitisme. Cette indifférence à l’antisémitisme pousse aussi toutes sortes de personnes à ne pas critiquer la politique criminelle du gouvernement Netanyahu, parce qu’elles se sentent abandonnées et qu’elles ont en conséquence le sentiment qu’Israël, aussi odieuse que soit la politique de son gouvernement, reste la seule protection qu’il soit contre l’antisémitisme.

Nullité du débat public et nullité des politiques publiques : ce constat vaut aussi dans une certaine mesure pour les formes de racisme visant d’autres minorités : quels discours, quelles analyses stratégiques, quelles politiques de terrain ?

Vers un sursaut collectif

Face à ce niveau inédit d’antisémitisme, il est plus que temps que les forces politiques de ce pays, de même que les mouvements sociaux et associatifs, travaillent à un plan cohérent d’actions visant à lutter contre cette haine, de même qu’envers les autres formes de racisme qui prospèrent, en veillant à tenir compte de leurs spécificités respectives. Comme chaque forme de racisme, l’expérience de l’antisémitisme contemporain a en effet ses particularités, celles-ci étant trop souvent inconnues ou invisibilisées. Il faut une vraie politique publique, combinant des outils de mesure, des instruments préventifs et éducatifs, un volet répressif (cf. l’affaire Brusselmans) ainsi que des mesures de soutien et de protection.

Que des divergences existent sur certaines modalités des actions à entreprendre est normal. Mais si tous les partis réussissent à s’accorder sur une foule de sujets lorsqu’ils gouvernent ensemble au niveau local, régional ou fédéral, cela doit être possible pour ce sujet aussi, en commençant par les mesures qui font consensus.

En janvier 2024, UNIA publiait un rapport reprenant dix recommandations pour un plan d’action concret contre l’antisémitisme. Il y a encore beaucoup d’autres mesures possibles et nécessaires en la matière comme dans la lutte contre d’autres formes de racisme. Et il faut des moyens budgétaires, à la hauteur de cet enjeu crucial pour la cohésion de notre société.

Il est urgent d’en appeler à une véritable prise de conscience collective, au-delà des appartenances culturelles et des orientations politiques des uns et des autres.

Il est temps d’un sursaut de toutes et tous.

Premiers signataires : Hassan BOUSETTA (Professeur de sociologie politique à l’ULiège, ancien sénateur), Caroline CARPENTIER (avocate), Julien CHANET (animateur socio-culturel), Pascal DELWIT (Professeur de science politique à l’ULB), Jan DUMOLYN (historien à UGent), Mathias EL BERHOUMI (Professeur de droit constitutionnel à UCLouvain), Hamza ESMILI (socio-anthropologue à l’ULB), Martin GEORGES (ancien rédacteur en chef de la Revue Politique), Thomas GILLET (Maître-assistant en philosophie à l’HE2B), Thomas GUNZIG (écrivain), Myriam LEROY (autrice), Marie PELTIER (historienne, spécialiste du complotisme), Jean-Yves PRANCHÈRE (Professeur de théorie politique à l’ULB), Céline ROMAINVILLE (Professeur de droit constitutionnel à UCLouvain), Christophe SOIL (Professeur d’économie à l’ULB), Edgar SZOC (Président d’honneur de la Ligue des droits humains), Nathalie UFFNER (Metteuse en scène et comédienne), Martin VANDER ELST (Anthropologue à UCLouvain), Olivia VENET (Présidente d’honneur de la Ligue des droits humains), Apolline VRANKEN (architecte et chercheuse féministe).

À l’appel de : Laura CALABRESE, Roxane GABET SEVERNE, Sacha GUTTMANN, Joanna PECZENIK, François PERL, Jérémie TOJEROW, Lucas BANGSGAARD, Ninon BERMAN, Myriam BIOT, Sacha BRAUNER, Alexandre COFSMAN, Mateo CORDIER, Sacha DAMSKI, Jim DRATWA, Nicolas DELWARDE, Audrey ELBAUM, Noémie FELD, Moussia GARELIK, Sharon GECZYNSKI, Deborah GOL, Steve GRIESS, Nathan HANCART, Sacha HANCART, Sharon HANCART Yannick HARTSTEIN, Elie JESURAN, Salomé KAHN, Andrée KRIBUS, Erica LIPPERT, Muriel MARKOWITCH, Catherine MARKSTEIN, Valérie MARTINET, Alain MIHÁLY, Jim MOSKOVICS, Gilles NAEIJE, Eliott NAGAR Juliette PAGACZ, Hanna PICARD, Forster PERELSZTEJN, Simon RAKOVSKY, Gaspard RINGELHEIM, Julie RINGELHEIM, Dan SCHREIBER, Noa SUSSKIND, Charlotte VAN COEVORDEN, Jean VOGEL, Micha WALD, Athéna ZAMORA


[1]https://www.lesoir.be/711707/article/2025-11-18/tu-ressembles-anne-franck-sans-etre-passee-la-douche-plongee-dans-lantisemitisme

Soutenir cette initiative

L’organisation Golem Belgique est à l’initiative de cet appel signé par de nombreuses personnes, juives et non juives, engagées de diverses manières dans la société belge et son tissu culturel, associatif ou militant. Afin de donner de l’ampleur à ce message, vous pouvez vous y associer en le co-signant ci-dessous.

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